jeudi 10 mai 2012

LE SEIN QUI PALPITE



 
LE FANTÔME
 
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
 
Je ne suis pas bourgetophile, je m’aperçois pourtant qu’à ce jour je me suis déjà tapé (et j’ai commenté) une dizaine de romans de Paul Bourget. Avec Le Fantôme j’attaque le 11ème, je me demande si je n’ai pas attrapé une sorte de virus qui force un type tel que moi à se faire du mal pour rien. Si je ne suis pas malade, je peux au moins avoir cette satisfaction, que l’on doit trouver assez peu de bonshommes en France et même à coup sûr dans le monde, ayant à leur actif la lecture de plus de dix romans de Paul Bourget. S’il en existe, ils sont payés pour ça ou enfermés. L’horizon lui-même noircit lorsqu’on sait que je dispose dans ma bibliothèque d’une multitude d’œuvres bourgetales et qu’il me semble avoir l’intention de ne pas échapper à leur consommation future. Peut-être veux-je lancer une mode.
Avec Le Fantôme, Paul Bourget joue au précurseur, il invente le ghostbuster littéraire à effets spéciaux mais ici les effets spéciaux ne font pas froid dans le dos, ils coulent le long du corps, dégoulinent, s’installent en mare à vos pieds, je veux parler du style qui, cette fois, n’est pas du tout mais alors pas du tout raisonnable, allons, Paul, allons ! que t’arrive-t-il, c’est un pot de miel, on en prend une cuillerée pour en déposer sur une tartine préalablement coupée et on pastisse toute la nappe, on essaie avec le doigt de rompre le dégoulinage, c’est pire on crée un deuxième dégoulinage, alors de dégoulinage en dégoulinage, on sabote le sucrier, le pot à lait, la cafetière, on reste collé à tout, les pieds ne peuvent plus se détacher du parquet, et si on posait son cul sur la commode, il y serait prisonnier, attrapé par chaque fesse emmiellée.
Le matin, je prends du beurre.
Autant que le style, c’est le maniérisme des descriptions qui est à fuir, on y rencontre des joues inondées de larmes, des lèvres ouvertes et frémissantes (attention pas pour embrasser, hein !), le sein soulevé d’une palpitation convulsive ( tu ne touches pas non plus, compris !) et je ne dis rien des montagnes, de la mer, des fleurs, des oiseaux et de tout le bastringue, des sentiments n’en parlons pas, ça pleure, ça frémit, ça rougit, le teint de l’héroïne quant à lui est d’une transparence rosée (style pelure d’oignon ou rosé de Provence).
Je n’insiste pas, on a compris. Le téléthon lui-même est moins larmoyant, alors on voit bien que.
Cette personne au sein qui palpite s’appelle Antoinette, c’est une malheureuse jeune fille que ses parents obligent au mariage avec un bourrin fortuné dont j’ai oublié le nom.
C’est alors qu’elle rencontre Philippe d’Andiguier, un vieux collectionneur, plein aux as, habitant un hôtel particulier dans le quartier St.Germain, dans cette extrémité de la rue de la Chaise qui jouxte la légendaire Abbaye-au-bois , qui à coup sûr devait être déjà fermé aux noirs et aux arabes, en revanche, ça y est je m’en souviens maintenant, ce quartier n’était pas interdit à la Récamier et à Chateaubriand qui la tripotait sur son siège…quand, tout essoufflé après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la cellule, aux approches du soir, j'étais ravi : la plongée des fenêtres était sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires, quel grand fou celui-là aussi, une corbeille où tournaient des religieuses, il devait avoir un coup dans le nez, le François-René, ce d’Andiguier donc s’émeut du désespoir d’Antoinette, qu’il a rencontré par hasard, attention pas à la foire du trône !, mais au bord du lac de Côme, à la Villa d’Este où on ne me voudrait même pas pour balayer, il l’entend pleurer en sanglotant (toujours l’art de faire simple) dans la chambre à côté de lui, il se prend d’amitié pour elle, compatit à sa peine, essaie de la consoler et finit par en tomber secrètement amoureux mais il se considère trop âgé pour la baiser d’autant que l’Antoinette au sein qui palpite, possède un sens du devoir élevé, et en fille obéissante accepte d’épouser le bourrin.
Le Fantôme est une histoire qui se déroule dans une soupière de caviar. Il n’y a pas un pauvre à l’horizon. C’est écrit à l’orée du siècle, mars 1900, janvier 1901, une époque où il n’y avait sans doute que des rentiers.
Après lui avoir collé une fille, Eveline, le mari de cette Antoinette casse sa pipe, je ne sais plus comment et je m’en fous, la veuve devient très riche.
Je ne vais pas trop vite ? Tout le monde suit ?
D’Andiguier cet emplâtre, laisse passer sa chance : quand tu respectes trop les femmes, elles te passent sous le nez. (Extrait du Manuel de savoir-vivre de Strauss Kahn). Alors, Antoinette prend un amant, un jeune homme, nommé Malclerc au prénom incertain, qui possède bien dix ans de retard sur elle, et se poile super, puisqu’on ne lui demande pas autre chose que de forniquer, ce n’est pas à Pôle Emploi que tu te dégottes de telles situations. Mais Antoinette se fait écraser par un platane ou un cheval ou un pot de fleur, ,je ne me souviens plus, ce n’est pas grave, elle meurt.
Quinze ans plus tard environ.
Malclerc, en vacance du côté d’Hyères, rencontre pas hasard la fille d’Antoinette, Eveline qui est devenue une superbe jeune fille au sein qui palpite comme sa mère, il ne tarde pas à comprendre qu’il s’agit de la fille de son ancienne amante et malgré tout l’épouse. Au début, il se dit c’est chouette, j’ai eu sa mère à un certain âge et maintenant j’ai la fille à l’âge où je n’ai pas eu la mère, je rétablis une connexion charnelle dans le temps, avec deux j’en fais une complète et cerise sur le gâteau, je les ai possédées au bon moment, mûre lorsque j’étais jeune et jeune lorsque je suis mûr. C’est un assez bel exploit en effet.
Mais dans ces milieux on a le sens de la faute, et comme on ne bosse jamais, on a le temps de réfléchir au péché, Malclerc ne peut s’empêcher de ressentir quelque chose de particulier qu’il attribue à l’inceste mais à un inceste moral, alors tout se déglingue, il perd les pédales, devient honteux, malheureux et suicidaire. Lorsqu’il touche les tétons d’Eveline, Malclerc a l’impression de toucher ceux de sa mère, c’est agaçant, au début ça allait, maintenant ça le gène, mais ce n’est pas qu’un truc de romancier cette histoire de tétons, c’est dû à la perversité de Paul Bourget qui était, je le devine, un phénoménal toucheur de tétons (je me demande si je l’ai bien lue dans Le Fantôme, cette histoire de tétons). Eveline qui ne comprend pas les tourments de son mari et se consume d'amour pour lui, se désespère
Entre à nouveau en ligne de compte Philippe d’Andiguier, qui va tenter d’arranger le coup.
Que va-t-il se passer, je n’en sais rien, car j’en suis à la page 215 et je dois me rendre à la page 345, ça fait loin et du coup, je n’en ai plus trop envie. Allez, je vais faire un effort, il ne sera pas dit que j’aurai calé à mon 11ème Bourget, j’irai jusqu’à la fin, téton ou pas, en rampant s’il le faut, mais j’irai, promis !
 
 
Le peintre: William Paxton



 

mardi 1 mai 2012

LA BLANQUETTE DE SIMENON



 
BERGELON
 

 
Bergelon est ce genre de roman sombre qui porte la marque de fabrique de Simenon lorsqu’il s’éloigne de la pipe de Maigret et de la daube que cuisine sa femme.
Il n’est pas positif Simenon, et pas du tout tenté par l’humour, son regard sur la vie est plutôt morose, ses personnages fort médiocres et peu doués de volonté, ou alors de volonté négative, de cette volonté qui se constitue comme le torrent d’un fleuve, qui ne roule que dans un sens. C’est le ton général de Bergelon. Le monde de Simenon est enveloppé d’une brume tenace qui ne se lève pas, ou quelques instants seulement, il est triste à la vérité, tout s’y accomplissant au fil de l’eau dans un désespoir intermittent que ni les apéritifs, ni la chair ne réussissent à estomper et que l’écriture de l’auteur, volontiers atone, rend lancinant.
Bergelon est médecin généraliste dans une petite ville du centre de la France, Poitiers ? Bourges ? Moulins ? Peu importe. Exerçant son activité dans un quartier peu reluisant, le quartier où il est né, il soigne plutôt les pauvres. Sa mère, veuve et sans ressources, a pu le conduire, à force de privations et d’humbles travaux ménagers, jusqu’à la situation qu’il occupe, que ses origines n’auraient jamais pu laisser espérer, et dans cette ville où il connaît tout le monde. Il a une femme et des enfants, dont il ne paraît pas très fier, pas même aimant, d’ailleurs ni sa situation, ni son métier, ni ses relations ne le font exulter. Il possède le moral d’un coquillage fatigué qu’un jour, par hasard, un courant décroche de son rocher et emporte au loin. Les héros de Simenon peuvent se plaindre de la fatalité et du désintérêt pour la vie dont les afflige leur auteur.
Un grand ponte, Mandalin, chirurgien accoucheur, vient de s’installer dans la ville. Afin de se constituer une clientèle, Mandalin propose une commission à Bergelon pour chacun des clients que celui-ci lui enverra.
Pour sceller cette collaboration, Mandalin invite, un soir chez lui, un Bergelon très intimidé par le luxe, n’osant pas refuser les excellents plats, les vins prestigieux, les alcools servis à profusion et c’est justement ce soir-là qu’une patiente de Bergelon décide d’accoucher. Mandalin, qui avait récupéré cette cliente, et Bergelon partent pour la clinique, éméchés, rigolards, cravate en bataille, cigare à la bouche, haleine fétide, dans le style fêtards que l’on connaît tous et auquel on n’échappe pas de temps en temps, mais nous, on n’accouche personne. Après avoir laissé longuement poireauter la future maman, ce qui devait arriver arriva, Mandalin, surexcité et voulant exhiber sa virtuosité devant Bergelon qui comprend ce qui est en train de se passer, flingue lamentablement le bébé et la mère dont la grossesse n’était pourtant pas à risques.
Le mari, un nommé Cosson qu’on avait empêché d’assister à l’accouchement de sa femme, mais qui avait vu arriver les deux médecins à la clinique dans un état fort identifiable, comprend qu’il y a un lézard là-dessous. Désespéré, il se met à boire, à négliger son travail, et surtout à harceler Bergelon qu’il prend pour premier responsable de cette catastrophe. La justice bourgeoise ne reproche rien à Mandalin qui est de sa caste, alors Cosson concentre sa rancœur contre Bergelon, il agit comme sa conscience le hantant, le rencontrant, lui écrivant et menaçant même de le supprimer. Mandalin n’est pas de son monde tandis que Bergelon est de son milieu et en acceptant ces compromissions financières, il a trahi son quartier, ses origines et ses connaissances. Le criminel c’est lui.
C’est la première partie du roman, la deuxième partie consiste en une errance. Les menaces de Cosson font déborder le vase d’un Bergelon, fatigué des conditions ternes de sa vie, et se décidant à lever l’ancre. Il quitte, du jour au lendemain, sans un adieu, sa femme, ses enfants, son cabinet, ses clients, son milieu et part non pas à l’aventure, mais au hasard, sans projet, ni libération, ni enthousiasme. L’errance est une ressource romanesque classique de Simenon qu’il maîtrise avec talent, c’est peut-être ce qu’il réussit le mieux, cette course aléatoire vers rien, à travers un présent réaliste fait de trains, d’autobus, d’hôtels miteux, de nappes à carreaux, d’apéritifs sur un zinc constellé de traces de ronds de verres, de blanquettes de veau dans des restaurants au bord d’un canal, d’hésitations, de bifurcations, d’abandons, de refus, de rencontres incongrues, et de femmes de passage.
Chez Simenon, les femmes sont souvent pitoyables (elles ont un mari alcoolique, un enfant malade, un passé tragique, un présent douloureux), un peu cochonnes, pas trop difficiles à baiser et elles ont toujours quelque chose qui cloche. Lorsqu’elles se déshabillent, on ne peut s’empêcher de remarquer une tâche à la cuisse, ou aux seins, ou sur les fesses, un bas qui a filé, un grain de beauté, le poil trop long, un cheveu gris, et quant à l’amant impromptu, il est nauséeux, ou buté, ou furieux. Il n’y a jamais de perfection chez Simenon surtout dans ces moments-là (d’ailleurs les différences de classe sociale s’arrêtent à la chambre à coucher, le sexe nivelle la société), et même si ces défauts peuvent être de petits riens, cette particularité reste présente à l’esprit des partenaires, d’autant que pendant l’opération, on est souvent perturbé par un robinet qui coule, un néon qui clignote sur la façade, la culotte qui gît sur la descente de lit, un tiroir de commode qui pend, la glace d’une armoire fendue ou un livreur qui hurle dans la rue. On fait jamais l’amour pour faire l’amour, mais par crainte d’être seul, par soumission, compassion ou instinct.
On fait l’amour comme une guerre perdue d’avance.
Les romans de Simenon, Bergelon est de cette veine, se terminent en général par un drame ou un retour au bercail, l’errance parfois régénère mais elle peut aussi être mortifère, et rien dans la lecture ne laisse présager le dénouement, la technique de l’écrivain étant justement, à l’opposé de ce qu’il fait dans les Maigret, de ne pas semer d’indices.
Alors le lecteur tourne fébrilement les pages, en se demandant si l’auteur va choisir la vie ou la mort.
 
 
 
 


 
 à la manoeuvre: Bernard Buffet

mercredi 18 avril 2012

LES MILLÉSIMES PERDUS DE PICHON LONGUEVILLE



 
 
LE CONTRAT DE MARIAGE
 
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
 
C’est la première fois que je lis un acte notarié comme un roman d’aventures. Avec Balzac il faut s’attendre à tout, d’un fatras juridique, il peut extirper un thriller. Certains écrivains sont capables de vous faire lire un annuaire téléphonique avec délectation. Par la seule vertu de l’art d’écrire, une litanie fastidieuse peut prendre l’allure d’une saga et la diversité des noms propres, leur origine, leur sonorité, les digressions historiques ou géographiques que l’on peut imaginer, les références aux lieux, aux hommes célèbres, aux événements, à la littérature, à la beauté du monde que revêtent le nom des rues, des avenues et des places peuvent s’amalgamer comme un texte sacré, une bible. Emporté par ces milliers de références et cette multiplicité où même les chiffres des numéros de téléphone semblent prendre vie, le lecteur se met à rêver. Un annuaire téléphonique devient alors un puzzle, où, assemblées dans un certain ordre, les pièces, grâce au talent de l’écrivain, s’agencent et laissent apparaître des personnages, des paysages ou des aventures. Quel auteur un jour s’attellera à cette tâche exaltante de nous faire lire avec passion un annuaire ? Ce n’est pas un défi, c’est la fonction même de la littérature, ordonner des mots pour raconter une histoire.
Le Contrat de mariage est de cette trempe. L’acte notarié qui se négocie et se rédige sous nos yeux, à l’occasion d’une union projeté, narre le passé des personnages, leur présent et leur futur prévisible dans leur rapport avec le patrimoine, sans qu’il soit besoin que l’histoire se déroule entre les pages qui suivent, car elle est tout entière contenue dans les articles et les alinéas d’un acte authentique. Derrière les mots, les termes savants et la sécheresse juridique, se cachent les déterminations psychologiques et financières, les arrière-pensées et les rancœurs qui vont précipiter un drame que le lecteur peut désormais fort bien imaginer lui-même.
Le projet matrimonial et ses incidences financières qui vont unir Paul de Manerville (amoureux fou) et Natalie (sic) Evangelista, jeune fille de la société bordelaise, fort belle mais ayant pris l’habitude vivre comme une princesse (il n’y a qu’un prince qui puisse épouser Mlle Evangelista, dit-on dans Bordeaux), constituent la trame essentielle du Contrat de mariage.
Après le décès du père Evangelista, entrepreneur audacieux qui s’est constitué une fortune, Mme Evangelista et sa fille Natalie ont mangé, en l’espace de 6 ou 7 ans, à coup de fêtes et de représentation, deux ou trois millions de francs de l’époque, l’équivalent par exemple de deux propriétés telles que Lynch-Bages et Pichon-Longueville, récolte comprise, et on frémit à l’idée des millésimes, de 1813 à 1820, qui leur ont bêtement échappé. Pourtant les Evangelista, mère et fille, continuent de porter beau au sein d’une haute société bordelaise qui n’a pas encore pris la mesure de la diminution de leur fortune. Paul de Manerville, brave jeune homme assez naïf, que son ami de Marsay a pourtant mis en garde, doté d’un titre de comte et, ce qui ne gâche rien, d’une solide fortune familiale, arrive à point. Les Evangelista ne vont pas le laisser passer.
Le notaire Mathias attentif aux intérêts de son client Manerville, comprend qu’il y a un risque, Mme Evangelista et sa fille une fois le poisson bien ferré, dévoreront à belles dents, comme elles l’ont fait pour la leur, la fortune que ses parents ont laissé à Manerville, c’est-à-dire deux ou trois propriétés en Gironde, un hôtel particulier à Bordeaux, un à Paris et quarante mille franc de rente, une beau capital. Il faut installer quelques garde-fous, glisse Mathias à son client qui ne perçoit aucun danger tant l’amour l’aveugle. D’autant que les comptes présentés par Mme Evangelista et son notaire Solonet sont faux, la fortune bien réelle que possédait en son temps Mme Evangelista, au décès de son mari, s’est évaporée et Solonet veut faire passer pour substantiels les quelques lambeaux qu’il en reste. Ses clientes consomment le capital de Paul de Manerville, avant même de l’avoir solidement arrimé, elles ont le projet de partir vivre à Paris, dans l’hôtel où Paul entreprend des travaux considérables pour accueillir sa future épouse, elles lui ont déjà fait réserver un abonnement à l’opéra, et préparer des équipages à la hauteur de leur caste, toutes deux n’ayant point l’intention de vivre dans la capitale sur un pied moindre qu’à Bordeaux. Elles sont sous le starter, le sprint qu’elles vont entreprendre, mènera tout droit à la déconfiture de Paul.
Manerville fasciné par la beauté de Natalie n’est plus en mesure d’écouter un quelconque conseil. Mathias négocie le contrat de mariage presque contre sa volonté, et parvient à mettre à l’abri une partie de la fortune.
La scène entre les deux notaires discutant pied à pied, dans un coin du vaste salon, au collier près, au sou près, tandis que les amoureux se font les yeux doux devant la cheminée est digne du théâtre de Molière.
Hélas, en tentant de protéger son client, en élevant des fascines juridiques, Mathias vient de mettre à jour des suspicions et de fâcher la future belle-mère, il a fait naître en elle une de ces haines que rien ne peut éteindre, qu’on n’exhibe pas et qui tire son efficacité du secret dont elle s’entoure. Mme Evangelista ne jure plus désormais que par la perte de Paul de Manerville, et comme elle est mille fois plus avisé que lui, elle échafaude le plan de dépouiller Paul pour remplumer sa fille.
Balzac sait très bien comment tout cela finira, d’abord parce qu’il est l’auteur, hein ! et qu’il doit bien connaître le dénouement, ensuite parce qu’il est devenu un spécialiste des problèmes patrimoniaux qui fourmillent dans ses Scènes de la vie privée et constituent le nœud des drames de ses romans, et parce qu’il a lui-même goûté, à cette sorte d’ivresse mortifère de l’aveuglement financier conduisant à la ruine. Alors cette fin est évoquée en quelques pages rapides, sous forme épistolaire. Tout était déjà écrit. Le Contrat de mariage faisait foi.
Le Contrat de mariage, est un roman qui se dévore, et se boit, aussi rapidement que le Pichon-Longueville des dames Evangelista.
 
 Galerie: Corot
 
 


 

mardi 10 avril 2012

ELECTIONS, PIÈGES A CONS



 


FORT- DE- FRANCE

 



 
La Martinique maintenant ! Il faut un GPS pour suivre Pierre Benoit dans sa représentation romanesque du monde. Je ne sais plus quels pays il m’a déjà fait visiter depuis que je le fréquente littérairement. Son monde des A (le prénom de ses héroïnes commence toujours par A), même si je n’ai pas fini la verticale de ses millésimes, semble couvrir la totalité du globe.

Google earth a chassé de nos intérieurs les mappemondes, peut-être le plus beau décor que l’on pouvait avoir chez soi. La mienne, celle de ma chambre d’adolescent, s’illuminait de l’intérieur. Combien de soirées ai-je passé, rêveur, mon devoir de mathématiques en panne sur la table, à faire tourner cette grosse boule éclairée, puis l’arrêter d’un doigt hasardeux, en me disant que je pourrais bien oublier ce sérieux qu’on m’imposait, ces devoirs, ces chiffres, ce futur déjà contraint, tout ce qui me collait, m’embourbait, pour partir au loin et aller vivre, dans le calme et la volupté, où il s’était posé, mais souvent un océan se trouvait dessous, je recommençais alors à faire tourner le monde, les Amériques, l’Orient, les mers défilaient dans un sillage polychrome sous mes yeux envieux, jusqu’à ce qu’enfin une terre tombe sous ma main, combien de tours et de tours sur elle-même aurait dû faire la mappemonde pour que mon doigt se pose sur cette île minuscule des Antilles, quel hasard aurait-il fallu pour que ce globe lumineux s’arrête de tourner, sur ce point vert dans l’immensité bleue, sur la Martinique justement.
La littérature aussi autorise ce hasard des dépaysements, on ne fait plus tourner le monde mais un geste suffit toujours pour le découvrir, on retire d’une série, sur l’étagère d’une bibliothèque, le livre dont on ignore la destination, on sait seulement qu’il vous fera voyager, on l’ouvre, les cornes de brume se mettent à retentir, le bateau prend le large.
Voici Pierre Benoit aux Antilles, en compagnie des 53.000 lecteurs (la couverture d’Albin Michel faisant foi), et sans doute plus aujourd’hui, qu’il y a emmenés avec Fort-de-France paru en 1933,
Comme d’habitude chez lui l’intrigue est prenante, mais il ne dispose pas de beaucoup de temps, il a un roman à sortir chaque année, et des voyages à entreprendre pour préparer les suivants, et des femmes à aimer (je suppose) pour peaufiner ses héroïnes, alors il bourre n’importe comment sa valise remplie des étiquettes de toutes ses destinations, elle laisse échapper un pan de chemise ou un bout de bretelle. Qu’importe elle remplit son rôle de valise qui est d’aller d’un point à un autre et d’amener quelque chose quelque part. Au fond les livres de Pierre Benoit ont des allures de valises bouclées en vitesse et constellées des tampons de ses escales.
Il y a rangé son intrigue qu’il exhibe ensuite à la manière d’un prestidigitateur ne cessant d’extraire de sa bouche, par enchantement, des rubans multicolores. La virtuosité de Pierre Benoit laisse bouche bée un lecteur qui comprend bien qu’il y a un truc, que c’est une coquinerie de lui faire croire que tout cela fonctionne comme dans la vie, d’autant qu’à un moment ou à un autre, il voit un ruban sortir de là où il n’aurait pas dû, un lapin s’échappant d’un chapeau et fuyant dans les coulisses les oreilles collées, une colombe ébouriffée qui se réfugie dans le public, ou un geste raté qui lui fait toucher du doigt qu’on est dans l’illusion. Mais l’art suprême de l’auteur, parfois sa désinvolture, n’est-ce point au fond que cette maladresse est sans doute voulue et qu’elle est si bien enrobée que le lecteur se laisse faire une douce violence.
Aïssé de Sermaize est une jeune fille riche de Martinique, elle reçoit des subsides de son frère installé là-bas, qui les obtient lui-même de la canne à sucre et du rhum, elle a rencontré à Paris où elle ne fait rien, sinon se promener, Gilbert Vauquelin, qui ne fait rien non plus, sinon recevoir l’argent d’une carrière que son père lui a laissé au pays basque. C’est l’amour, ce sont des promesses nuptiales, des roucoulements, avec parfois quelques glissements mystérieux, quelques interrogations que laisse transparaître l’auteur, jusqu’au jour ou Aïssé retourne d’urgence en Martinique, sans fournir d’explications à Gilbert. Celui-ci, après une correspondance avec elle qui finit par s’étioler (la correspondance pas Aïssé) décide d’aller à sa rencontre. Là-bas, il se retrouve devant une Aïssé emberlificotée dans une liaison qui semble forcée, au sein d’une histoire d’influences politiques durant une campagne électorale où s’affrontent des militants déchaînes et aveugles, comme le sont tous les militants.
Valise, bateau, mystères, rhum blanc, Morne-vert, soleil, bagarres, amours, coquillages, moiteurs, Montagne pelée, autant d’ingrédients romanesques dont Benoit joue à la manière d’un pianiste de bastringue. De temps en temps, il avale une gorgée de whisky, et les yeux plissés à travers la fumée de sa cigarette lorgne une fille en fourreau qui danse langoureusement devant lui.
Il affiche une telle sûreté qui, je le constate, s’accroît au fur et à mesure de ses romans lus dans l’ordre chronologique, qu’il n’hésite pas parfois à bousculer le narrateur pour faire une place à l’écrivain. je note par exemple ceci au début de Fort-de-France :

- Monsieur désire sans doute un punch glacé ? dit-elle dans ce charmant jargon martiniquais sur lequel il ne sera pas, au cours des pages qui suivront, insisté davantage, l’exotisme obtenu dans de telles conditions constituant un effet facile et réellement par trop à la portée de toutes les bourses.
Et hop ! Prenez ça, c’est gratuit, ça vaut pour le lecteur comme pour les confrères. Je me rends compte que c’est le genre de facilité que se refuse Benoit dans tous ses romans, en tout cas ceux que j’ai lus jusqu’à maintenant et je l’en félicite. Il ne s’agit pas simplement du refus d’un effet, c’est, me semble-t-il, le respect qu’un voyageur digne accorde aux lieux lointains ou ruraux qu’il visite, aux hommes qu’il rencontre qui ne parlent pas notre langue ou seulement un patois, et aux langues elles-mêmes, toutes aussi respectables et indispensables que la notre. Je suis profondément en accord avec lui. Tant de romans de terroir se donnent un genre, s’octroient des " effets faciles ", en tirant sur la ficelle de la couleur locale au prix en fin de compte d’un abaissement du local. Peuchère ! N’est-ce pas Pagnol ?
Le roman est une convention, le lecteur le comprend et l’accepte. Quelle est cette symbolique assénée à coup de canons d’un terroir naïf, risible ou archaïque, sous le prétexte d’une vérité, d’un réalisme qui la plupart du temps ne ressort que de l’humiliation.
Ma passion pour Balzac résiste difficilement à sa manie de mettre dans la bouche de ses héros des accents souvent assez farfelus, et le Cousin Pons est un peu gâché, à mon sens, par la manière dont il fait parler Schmucke.
Terminer une note sur Pierre Benoit, en évoquant Balzac : honni soit qui mal y pense.
Tout de même puis-je finir sur une aussi flatteuse remarque, je relève ceci mettant en lumière le détestable côté réactionnaire de Pierre Benoit, page 213, voici à qui il compare un employé servile qui tente de pénétrer dans le bureau du gouverneur de la Martinique:

Comme les grévistes qui font marcher devant eux femmes et enfants, il entra lâchement derrière Manlius porteur d’un plateau de cocktails.

Les syndicats te saluent, Ô Pierre Benoit !




dimanche 1 avril 2012

COMTESSES FLORENTINES



 
 
JOURNAL D’UN HOMME DE CINQUANTE ANS
 

 
Je savais qu’Henry James ne laisserait pas longtemps séjourner en moi l’impression mitigée dans laquelle sa précédente nouvelle, La Pension Beaurepas, m’avait plongé. Avec le Journal d’un homme de cinquante ans, je retrouve le brillant nouvelliste dans un récit et un décor où il excelle, au sein des splendeurs artistiques et architecturales d’une Italie du XIXème siècle, au contact de la vieille noblesse florentine et dans l’exposé d’amours permises, illicites ou rêvées.
Le narrateur est ici un militaire anglais et le lecteur est censé feuilleter des extraits de son journal. On apprend à la fin de la nouvelle qu’il s’agit d’un général, c’est assez rare pour être signalé, James préférant, la plupart du temps, faire mouvoir devant nous des intellectuels ou des oisifs. Plus surprenant encore ce général est un amateur d’art, et bien entendu, à Florence, son champ de bataille est particulièrement riche en rencontres esthétiques. Le journal de cet officier retrace un événement ayant lieu en 1874, commençant très exactement le 5 avril.
Le journal comme technique de narration est une novation chez James, c’est peut-être la première fois qu’il utilise ce moyen. Derrière sa façade classique, James est un moderne, un explorateur de formes. Je m’aperçois, par exemple, que la nouvelle suivante, Une liasse de lettres, utilise la forme épistolaire, dois-je m’attendre pour cette prochaine lecture aux Liaisons dangereuses ?
Dans mes notes et par conséquent dans mes lectures, que cela soit dit une bonne fois pour toutes, je ne me conduis pas en universitaire, j’en serais bien incapable, d’ailleurs je n’ai rien fait d’autre, en faculté, au temps de ma jeunesse, que me distraire, je ne suis spécialiste en rien, et je détesterais m’approcher de tel ou tel auteur, avec la méticuleuse précision d’un savant. La seule exhaustivité et l’approfondissement culturel auxquels je prétends s’appliquent au vin dont je voudrais être, pour le coup, un éminent spécialiste, non pour parader, ou exposer mon savoir, mais pour goûter à des choses rares, comme par exemple des Yquem, des Petrus, des Latour, des Clos de Tart, des Krug, etc. En littérature je ne compile pas des thèmes ou des formes, je ne m’immerge pas dans la vie d’un auteur et de son œuvre, à la recherche du moindre détail, échafaudant des théories complexes, des spéculations et livrant régulièrement le résultat de mes recherches, je ne fais pas d’inventaire, fi ! de tout ça. Je me laisse seulement aller, je me contente d’éprouver, de m’émouvoir, de m’étonner, de me réjouir, de me scandaliser et d’exprimer avec mes mots, et mes images, ce que, de près ou de loin, la lecture me suggère. On peut me lire sans avoir ouvert l’œuvre dont je parle, et sans même connaître l’auteur, peut-être vaut-il mieux d’ailleurs, je voudrais que chacune de mes interventions soit comprise comme un texte indépendant, une histoire complète à propos d’une autre histoire, un récit au sujet d’un récit, l’élucubration mentale de n’importe quel lecteur rencontrant un livre. Après ce rappel au règlement, je reviens à l’ami James.
Ce général, dont on ignore le nom, fait un séjour à Florence, vingt sept ans après en avoir fait un premier, en 1847 donc. Le journal expose des événements courant d’un millésime à l’autre. Que faisait cet officier à Florence, rôdant dans les musées, au lieu de participer aux guerres que les Anglais, lancés par Disraeli à la conquête d’un empire au profit de sa Victoria de reine, entretenaient d’un bout à l’autre du monde, sur un territoire où le soleil ne se couchait jamais ? James ne nous le dit pas.
Ou plutôt il nous dit qu’il avait connu alors, en 1847, une comtesse Salvi habitant via Ghibellina, un de ces appartements florentins à hautes fenêtres, donnant sur l’Arno et les splendeurs de la ville, plein d’escaliers, d’ancêtres pendus (au mur, hein !) et de tableaux de maître, et qu’il n’était pas insensible alors à son charme (elle non plus, semble-t-il) mais qu’un événement grave fit qu’il décida de quitter Florence et la comtesse Salvi, décédée par la suite. Il a l’air de le regretter autant qu’il s’en félicite.
Or, en 1874, le narrateur rencontre son double, un nommé Stanmer, un Anglais lui aussi, du même âge que le narrateur en 1847, également fasciné par une comtesse florentine, la comtesse Scarabelli, qui n’est autre que la fille de la comtesse Salvi. L’histoire se répète, l’officier qui a rendu visite à la comtesse Scarabelli chez qui il a reconnu des attitudes et des séductions de sa mère, met en garde Stanmer, sur les dangers qui le menacent, telle mère, telle fille, sans dire lesquels. Le récit se déroule donc comme dans la lumière voilée des grandes glaces d’un couloir reproduisant en double et parfois même jusqu’à l’infini ceux qui s’y tiennent devant. Des personnages identiques, des scènes déjà vécues se reproduisent et le lecteur est pris au piège de cette lecture miroitante. Henry James dans ce Journal d’un homme de cinquante ans, invente, en virtuose, l’histoire à double dénouement pour un lecteur doublement intéressé.
Que s’est-il passé avec la comtesse Salvi, que va-t-il arriver avec la comtesse Scarabelli ?
L’art de James est ici survolté par sa présence dans Florence. Cette ville l’émerveille et le stimule. Le dualisme de cette nouvelle, lui a peut-être été soufflé par l’histoire de Florence elle-même. Dualité de la confrontation entre les guelfes et les gibelins (la via Ghibellina m’y fait penser) au XIIIème siècle, et deux siècles après, sous la brève emprise de Savonarole et de son gouvernement théocratique, celle entre les piagnoni ( les pleureurs), partisans de Savonarole, croisant dans les rues de la cité au cri de " repentir, repentir ! " et les arrabiati (les enragés) qui leur répondaient " votre pénitence on s’en fout ".
J’ai eu l’impression de lire ce Journal d’un homme de cinquante ans, en compagnie de mon double, tous deux installés sur un de ces étranges sièges, en forme de S, que l’on appelle, me semble-t-il, un vis à vis ou un tête à tête.
Le récit prend fin trois ans plus tard. Le 19 avril 1877, le général rencontre à Londres, Stanmer, ayant à son bras la comtesse Scarabelli.
Je n’en dirai pas plus.

Au pinceau: Boldini

mardi 27 mars 2012

PRENDRE POSSESSION PAR MEPRIS DE L'HUMANITE



 
TAIPI
 

 
Herman Melville est un aigrefin, c’est normal c’est un écrivain. Il est né en 1819, à New-York et à vingt-deux ans, en 1841, à la poursuite de l’aventure et d’une réussite dans la vie, il embarque sur un baleinier pour une campagne de pêche qui va le mener en Océanie. C’est le cadre de cette histoire et de son premier livre : Taipi.
Devant les îles Marquises, l’île principale, Nuku Hiva précisément, Melville se rendant compte qu’il n’est pas fait pour être marin et surtout pas pour obéir à un capitaine violent et inique, abandonne le navire en compagnie d’un autre membre d’équipage, un nommé Toby. Une nuit, en cachette, tous deux gagnent le rivage et hop ! ils s’enfoncent dans les terres. Au revoir et merci !
Avant sa désertion, Melville est estomaqué de voir mouiller, dans une des baies de Nuku Hiva, quatre frégates et trois corvettes françaises, soit environ soixante-huit canons tout entier tournés vers les quelques individus vivant indolemment ici, depuis la nuit des temps. Il rapporte ce que fut cette expédition française et comment étaient perçus les Français à cette époque, je ne résiste pas au plaisir de le citer :
L’expédition des Marquises avait appareillé de Brest au printemps de 1842, et le secret de sa destination n’était connu que de son seul commandant. On ne saurait s’étonner que ceux qui complotaient une si insigne violation des droits de l’humanité aient tenté d’en voiler l’énormité aux yeux du monde. Et pourtant, en dépit de leur conduite inique en cette matière comme en bien d’autres, les Français se sont toujours targués d’être la plus humaine et la plus civilisée de toutes les nations.
Une vingtaine d’années passées, un couteau et de la poudre entre les dents, une épée sanglante à la main, derrière des maréchaux chamarrés et gangsters, à bafouer les droits des peuples d’Europe, puis, une fois abattu le dictateur sanguinaire, s’attaquer derechef aux populations les plus démunies du monde et les moins menaçantes pour le seul plaisir de la domination et de l’exposé de sa force, accréditent ce jugement de Melville.
Hélas ! Ce n’était pas fini.
Aujourd’hui encore, la France continue de fréquenter ce chemin empuanti. Vivant sur l’acquit du siècle des lumières et de la révolution, tout en refusant l’idée que s'en montrer digne impose des devoirs et de la grandeur d’âme, elle traite les immigrés, les gens du voyage et les étrangers (ceux du Sud, en particulier) avec la même indignité qu’elle le fit pour les indigènes du Pacifique.
Les Français sont des veaux, disait quelqu’un de bien informé et haut placé, il aurait pu ajouter, ce sont aussi des paons stupides et dangereux.
Un nommé Aubert du Petit-Thouars, l’amiral de cette flottille, prit courageusement possession des îles Marquises, au nom du roi. Circonstance aggravante, il s’agissait du roi poire, Louis Philippe, mi bourgeois, mi aristo, monté sur le trône ou y ayant roulé dessus, en escroquant une révolution.
Prendre possession d’une île consistait, à cette époque (je ne bénéficie d’aucun détail particulier mais je peux en parler comme si j’y étais), à montrer les dents, à battre du canon, à massacrer quelques indigènes pour le principe, à se moquer de la gueule des autres en leur refilant du verre cassé, à planter un drapeau sur une case ou sur une colline, à faire violer par les équipages le maximum de femmes du cru (jeunes ou vieilles) puis à foutre le camp pour revenir quelques années plus tard avec une nouvelle expédition afin de faire respecter des droits acquis lors de la spoliation d’origine, en recommençant les exactions : tuer à nouveau des types qui n’ont pour toute arme que des régimes de bananes, brûler leurs maisons, violer leurs femmes (elles sont déjà à moitié à poil, ces sauvages), installer un chef (ivrogne si possible) et une garnison quelque temps, afin de violer les jeunes filles au fur et à mesure qu’elles arrivent à maturité et dès qu’elles sont en passe d’être violées (encore que nombre de ces soudards apprécient les vendanges vertes) et même de sodomiser quelques types puisqu’ils sont très beaux. Se rendant compte qu’ils connaissent bien désormais le trou du cul des indigènes, ces phares de l’humanité conviennent, dans leur grande mansuétude, de s’occuper de leurs âmes puisqu’ils ont fini par accepter l’idée qu’ils en ont une. On envoie alors un missionnaire armé d’un bâton qui leur tape sur la tête et bousille leurs idoles. Enfin pour combler les trous occasionnés par les bienfaits de la civilisation française, on établit ici et là quelques colonies de prisonniers.
Je crois que je me suis emballé. J’en ai peut-être fait un peu trop. Mon tempérament anticolonialiste m’emporte ou peut-être est-ce la littérature qui m’enflamme ainsi. On va croire que je n’aime pas mon pays. Au contraire je rêve de l’embellir, je l’imagine, proue d’un navire, à l’extrémité occidentale de l’Europe, apportant au monde un message de compassion, je le vois exemplaire en vertu de son comportement solidaire, attentif aux misères du monde, soutenant de justes causes, précautionneux de la dignité humaine, attaché aux idées généreuses, et oubliant ses fantasmes de grandeur ou ses réflexes égoïstes, alors j’accepterais de naviguer fièrement, à travers toutes les mers du monde, sous son pavillon de liberté et de justice.
Je voulais parler de Taipi.
Sur Nuku Hiva, à l’intérieur des terres, vivant sur des vallées parallèles, deux tribus ennemies se font face et s’affrontent, celle des Taipi et celle des Hapaa (on dirait Koh Lanta, mais ne nous y trompons pas il est question de gens dignes ici, non d’une honteuse émission de télé où l’on joue les naufragés), tribus plus ou moins cannibales, surtout les Taipi. Dans leur fuite, les deux hommes espèrent tomber chez les Hapaa, réputés moins sanguinaires, et paf ! après une longue marche à l’intérieur des terres, franchissant des crêtes, traversant les touffeurs montueuses et denses d’une végétation océanienne accrochée au roc comme de la mousse, descendant des torrents furieux et de vertigineuses cascades, lecture passionnante pour un lecteur comme moi qui déteste l’eau et les voyages sauf à l’intérieur des pages d’un livre, voici nos deux amis rencontrant bien entendu ceux qu’ils voulaient à tout prix éviter : les Taipi. Au bout de quelques jours, Toby parvient à s’échapper, il quitte Melville (Tommo dans le récit) qui reste prisonnier des Taipi et attendra Toby tout au long du roman. Incarcération paradisiaque, puisque la principale activité de Tommo, alias Melville, sera la baignade, les gueuletons et la baise. Ça c’est de l’hospitalité ! Messieurs les Français, prenez en de la graine ! Ces Taipi enfantins et émerveillés (j’écris sous le contrôle de Melville, qui en rajoute, imprégné sans doute par le mythe du bon sauvage), quelle leçon pour les civilisés que nous sommes ! Ce sont des anges.
Taipi se veut une histoire vraie, elle a, paraît-il, un fond de réalité, mais aucun écrivain ne pourrait vivre une telle aventure sans éprouver l’envie d’inventer, de créer. Pour cette raison, Taipi eut, à sa sortie, un grand succès, non à mon avis pour ce qu’il comportait de vrai mais pour ce qu’il contenait d’inventé. C’est ça la littérature ! Elle se tient à autant de distance de celui qui la fait que de celui qui la lit. Elle est un compte partagé, utile à chacun des deux. J’ai dévoré Taipi avec d’autant plus de plaisir que j’avais le sentiment que ce que je croyais réel ne l’était pas et vice versa. Au fond, lire c’est accepter, dans l’enthousiasme et en connaissance de cause, de se faire berner.
Taipi, cette sorte de reportage, à la manière de Robinson Crusoé, ne constituait pas un travail de journaliste ou le simple compte rendu d’un marin, mais bel et bien les prémisses de l’œuvre d’un grand écrivain.
Après bien des péripéties, dues justement, de la part des éditeurs, à leurs doutes sur l’authenticité du témoignage, le manuscrit Taipi fut tout de même accepté par un éditeur américain en 1845, Melville avait vingt six ans.
Tout au long de ma lecture de Taipi, des images mentales composées de grands aplats de couleur et de femmes fleuries n’ont cessé de me hanter. Je sentais une présence sur mon épaule, d’où jaillissait une lumière éclairant les pages que je tournais et les scènes que l’on me décrivait.
Je compris soudain. Gauguin !
Gauguin était à mes côtés. Mes congénères et moi, à travers toute notre histoire, il nous rachetait.
L’art est une rédemption.
 (Gauguin)



vendredi 16 mars 2012

LA BOULANGÈRE ET USAIN BOLT



 

LA PENSION BEAUREPAS
 

 
Mes affections ne sont pas idolâtrie.
La Pension Beaurepas d’Henry James ne m’a guère enthousiasmé, je l’ai trouvée aussi molle qu’un petit suisse. Cela tombe bien, La Pension Baurepas est une histoire qui se déroule à Genève.
Elle est construite en opposition, c’est la manière fréquente d’Henry James, entre la neuve Amérique et la vieille Europe. Elle dépeint les clients d’une pension, des Américains voyageant en Europe, deux familles notamment, la famille Ruck et la famille Church:
La famille Ruck : le père, la mère, une superbe femme, ce n’est pas moi qui parle, c’est James, mais je l’imagine bien cette Mrs. Ruck, une fille Sophie, adorable jeune fille, toujours d’après James.
La famille Church : la mère autoritaire et un peu acariâtre, et sa fille Aurora, très belle, dixit James. Il ne pense qu’à ça ce type!
Ces personnages vont vivre devant le lecteur, au travers des soucis du père, des exigences des mères, des fantaisies et des séductions des filles, un épisode genevois, sous les yeux et la plume d’un narrateur qui ressemble à James.
Comme il s’agit d’une pension, Henry James tente une comparaison avec la plus célèbre pension du monde, la pension Vauquer, cadre du Père Goriot. Par moment on peut en effet songer au roman de Balzac, via notamment la tendresse paternelle de Ruck père pour sa Ruck de fille. Les misses, pluriel de miss, je suppose, Ruck et Church sont plutôt frivoles et amatrices de colifichets comme Anastasie de Restaud et Delphine Nucingen, et un Français M. Pigeonnau (sur canapé ?) est sans doute là pour rappeler Melle Michonneau de la pension Vauquer. Mais on s’en fout, ça ne marche pas, d’ailleurs le projet de James tourne court, il ne faut jamais prendre d’exemples aussi hauts (James avait une grande admiration pour Balzac). C’est un peu comme lorsque je vais acheter mon pain en courant, si à ce moment-là, je comparais ma foulée et mon allure à Usain Bolt, qui le croirait, hein, qui le croirait ? Même si ma boulangère en me voyant arriver essoufflé, m’accueille, admirative, croit-elle que je bats le record du monde du cent mètres, tous les matins pour venir la voir. Ou pour ne pas laisser refroidir ses miches.
La Pension Beaurepas est une nouvelle bien faite, régulière, taillée au couteau (suisse ?), c’est propre, c’est net comme un gruyère d’alpage, cela ressemble à la Suisse.
Trop, justement.
Halte, je suis en train de m’appuyer sur un cliché, or je n’aime pas les clichés, je voudrais passer ma vie sur terre à réduire les clichés à leur plus simple expression, c’est-à-dire à néant, à les éradiquer, les Suisses sont comme ceci, les Allemands comme cela, les Français ainsi, les Belges, etc…, et je ne parle même pas de religion ou de gastronomie ou de culture, que de clichés commet-on en leur nom, bref, plus de ces lieux communs, ou alors, je veux en inventer moi-même, des nouveaux, des inédits.
Quel est cet oxymore, " un lieu commun inédit " ?
Bon, je n’ai pas le temps, mais ce concept d’un " cliché inusité " mériterait un développement complet.
Puisque j’écris, je peux tout faire et me livrer à de l’anti-cliché (l’anti cliché, c’est faire du nouveau, en suis-je capable ?), avec mes maigres moyens je peux être architecte du monde.
Je parlais de pays ? Allons-y ! Prenons l’Italie par exemple, l’Italie et sa taille de guêpe, qui m’empêcherait de l’extraire de sa boite où elle s’allonge telle un hareng saur, et d’en faire une miche de pain, ronde et grasse, ou de la poser sur la Méditerranée à l’instar d’une fleur de nénuphar et non plus comme un coup de pied au derrière de Neptune, avec un Pô qui la partagerait comme une pomme, qui m’interdirait de la faire propre, tirée à quatre épingles, sans une seule ruine, sans un seul mur lépreux, peuplée d’habitants besogneux, silencieux, disciplinés, pleine de villas romaines reconstruites et à nouveau triomphantes, de palais Renaissance réhabilités regorgeant d’œuvres d’art, qui me défendrait de reconstruire une Italie, étincelante comme un sou neuf, ou un euro lors de sa création, de la faire belle à s’en lécher les doigts, comme disent les ours lorsqu’ils mettent la main dans un pot de miel.
Peut-être l’aimerions-nous moins.
Et puisque j’y suis, je peux faire une Suisse toute déglinguée, là encore qui m’en empêcherait, de dodue qu’elle était, je pourrais la transformer en baguette rêche et croûteuse, qui fout des miettes partout, qui pique, une Suisse bordélique avec des chemins de terre remplis de bouses, des lacs asséchés, une confédération défédérée bourrée de chalets effondrés, une sorte de pays allongé comme un fouet de cocher non helvétique, jaune, sale, indiscipliné, possédant un drapeau sans croix, un Guillaume Tell sans pomme, plein de milliardaires désemparés, de grands hôtels en feu, de stations de sport d’hiver glissant vers la plaine dans de gigantesques éboulements, une Suisse sans Nestlé, ô horreur, sentant le pipi, sans banques, pleine d’immigrés, aux villes constituées d’alignements d’immeubles aux fenêtres clouées et aux portes défoncées, pleines de mosquées, de minarets, de bananiers flétris, d’animaux errants, d’Africains affamés, oui, je peux faire ça. Qu pourrait m’en vouloir ?
Sans doute l’apprécierions-nous plus.
Écrire permet tout.
Oh, ne fais pas la tête, Henry, je t’ai pourri ta Pension Beaurepas, oui, oui, je vois que tu m’en veux, ne t’alarme pas Henry, je continue de t’aimer, d’ailleurs je vais sauter sur la prochaine nouvelle : Journal d’un homme de cinquante ans avec le même plaisir que d’habitude. On peut toujours faire moins bien, moi-même n’est-ce pas… Tiens, je peux mettre d’ores et déjà sur ton carnet d’écrivain : peut mieux faire et ensuite après avoir lu ce Journal d’un homme de cinquante ans, noterai-je sans doute : joli travail, Mr. James, je vous l’avais bien dit.
Promis !
J’espère quand même que tu n’as pas trop déconné dans la nouvelle suivante.
 
 Au pinceau: Corot