Petite Pub:
Une fois n'est pas coutume:
file:///C:/DOCUME~1/UTILIS~1/LOCALS~1/Temp/Lheritier%202-2.PDF
samedi 16 mars 2013
samedi 9 février 2013
QUATRE CENTS EUROS EN PIPI
EN MARGE
L’argent entame trop aisément notre
goût pour l’art et le vin, avec une attitude prétentieuse de m’as-tu-vu,
je suis capable de transformer une bouteille de La Tache à quatre cent
euros en pipi quand ça me chante.
Au fond, le grand avantage du vin par
rapport à la musique, à la peinture ou à la littérature, c’est que cela
se transforme en pipi. J’ai envie de dire ceci : dans le vin, il existe
quelque chose de plus vital que la contemplation artistique, c’est la
consommation à laquelle succède, puisque celle-ci est d’ordre
physiologique, la transformation et comme nous sommes faits de chair et
de liquide, cette opération se poursuit par l’expulsion (on pisse
quoi !), dans des lieux créés à cet effet (comme l’art a ses musées, le
vin possède ses pissotières), ou contre un mur, ou en pleine nature. En
se secouant et en refermant sa braguette (je parle du mâle, là), l’homme
peut se dire, voilà j’ai accompli ce que je devais accomplir, ma tâche
est finie (ou La Tache est vide), par ma grâce, ce qui était venu de la
terre, est retourné à la terre, j’ai joué mon rôle, désormais il ne me
reste qu’une chose à faire : recommencer. Et il recommence, il
recommence et recommence encore.
Ce rapprochement entre vin et art fait par Jim Harrison dans son livre En marge, sorte d’autobiographie sensuelle ou sensorielle, me donne à réfléchir.
Le vin et l’art ont-ils quelque chose en commun ?
Je crois le vin trop marqué par son
appartenance à un lieu précis, à un paysage, à une nature de sol, au
soleil, à l’eau, à un climat, à une exposition, à une histoire, à des
hommes, pour se mesurer à l’art en tant que représentation du monde, il
est trop proche du particulier, du déterminé, du local, trop marqué par
le temps, la durée je veux dire ou le millésime, pour avoir vocation,
comme lui, à l’universel.
Bon, je ne vais pas donner une
définition de l’art, à quoi bon, il y en a tant et souvent excellentes,
alors, on ne m’attend pas. D’autant que lorsque je crois en avoir trouvé
une, c’est une autre qui arrive, puis une autre, se contredisant
toutes.
Pas de définition du vin non plus, sa
seule définition est dans le verre. Seulement dans le verre ? Non ! Le
vin est aussi un lieu mental où le culturel a sa place.
Le vin n’est pas de l’art, trop de
dépendance en lui, il est colline, forêt, fleuve, prairie, rocs,
clocher, il enfonce ses pieds dans la terre. Il n’est pas fait pour
exprimer une vision du monde, une virtuosité, une sensibilité, il n’est
pas l’œuvre d’un artiste mais celle d’un type, assez fou en général ou
quasi ivre, qui tente, millésime après millésime, de faire parler des
cailloux.
Au fond, le vin est supérieur à l’art en tant que langage.
Le vin langage ?
Je fais parler les cailloux, dit en levant son verre ce type assez fou ou quasi ivre, mon vin parle à la place des cailloux.
Quel artiste pourrait faire parler des cailloux ? Hein ! Quel artiste ?
En revanche, puisqu’on ne me le
demande pas, je vais m’interroger à haute voix ou plutôt ligne par ligne
sur ce qui dans le vin appartient à l’art, car bien entendu il existe
une création dans le vin, ni à l’endroit, ni au moment où on s’y attend,
n’est-ce pas, mais à cet instant qui sonne comme un coup de canon sur
une morne plaine (la morne plaine de la vie), c’est lorsqu’on ouvre une
bouteille, ploppp ! Alors le mystère s’étend sur la table parmi les
convives, tous ont tendu leur verre et regardent s’écouler le vivifiant
liquide, avec des yeux aussi concupiscents que des amateurs d’art
tombant nez à nez ( ?) sur l’Origine du monde au détour d’une salle de musée, ou d’une oreille aussi attentive que des mélomanes écoutant s’élèver l’adagietto de la cinquième symphonie de Mahler.
S’approcher du mystère et y goûter, c’est bien là le projet d’un amateur d’art et c’est aussi la réalité d’un amoureux du vin.
Le vin devient art lorsque nous posons
notre nez au-dessus du verre, tous nos gestes et nos pensées
ressemblent à celles que nous éprouvons dans la contemplation de l’art,
l’émotion, la recherche esthétique, la comparaison, l’envie d’initier,
de partager, l’ivresse et la joie devant une œuvre en train de
s’accomplir.
Nous, consommateurs, sommes les créateurs du vin, plus nous buvons, plus nous créons, alors allons-y, hic !
Bon, je pose mon verre.
Et c’est cette vieille tête de
boucanier qui s’appelle Jim Harrison, cette vieille tête burinée par les
grands espaces et par le vin, cette vieille tête ridée comme une pomme
suspendue dans un grenier, extrayant comme elle de sa lente surmaturité,
des arômes aussi accomplis et subtils que l’air des soirées de
printemps sous une véranda, c’est cette vieille tête plissée et borgne
qui nous conduit sur ces chemins.
Un Américain, le meilleur d’entre eux,
aimant son pays à l’excès, non dans ses excès, mais dans son humanité,
dans sa modestie, sa diversité naturelle, du Michigan au Texas, du
Montana au Connecticut, nous parle, une bouteille à portée de main, des
ruisseaux à truites, nous fait lever la tête vers des vols d’oies
sauvages, nous invite à courber le dos dans le froid des petits matins
quand la neige craque sous les pas, nous parle des étés brûlants au bord
des lacs, dans les nuées de moustiques, et nous comble de littérature.
Jim, merci !
GALERIE: Andrew Wieth (USA) 1917/2009
vendredi 1 février 2013
|
|
|
jeudi 24 janvier 2013
GOMBROWICZ OU L’ART DU ROMAN NON TEMPÉRÉ
COSMOS
Qu’est-ce qu’un roman policier ? Un essai d’organiser le chaos.
En guise de préface à Cosmos, Witold Gombrowicz donne des extraits de son Journal des années 62 et 63, où il notait quelques réflexions au sujet du roman qu’il était alors en train d’écrire. Ce qu’est-ce qu’un roman policier ? et cette histoire d’organiser le chaos ne sont pas inutiles, loin de là, à la compréhension de ce livre. Cosmos
est le premier roman de Gombrowicz que je lis, c’est même le premier
livre de lui que j’ouvre et je suis estomaqué par la liberté et la
loufoquerie qui s’en dégagent. Sortir secoué d’un roman est la meilleure
chose qui puisse arriver à un lecteur, même si la secousse le laisse
ahuri et perplexe.
Le but de Gombrowicz, à travers Cosmos,
consiste, en effet, à extraire un roman du sein du chaos, il ne s’agit
pas d’arriver à reproduire une réalité du monde par l’entremise de
l’écriture, il est question de se saisir de perceptions disparates et de
tenter d’en faire un roman.
Ce que je viens de dire serait encore
trop simple pour Gombrowicz car cet écrivain est un loustic, un
artificier, un écrivain du désordre, il prétend organiser le chaos mais
son projet est de nous y enfoncer avec lui.
Saisir des événements au sein d’un
chaos c’est capter des sensations et en faire le récit suppose de
découvrir des relations entre des objets, des actions, des événements,
des caractères, fragments de vie recollés par tout romancier normal en
une réalité harmonieuse ou au moins cohérente, possédant un début, une
fin et une continuité logique. Gombrowicz procède, semble-t-il, de la
même façon, mais sa reconstitution est aléatoire et son but est de faire
de ce cheminement erratique le roman proprement dit, le lecteur étant
impliqué dans ce processus de création, comme si se reconstituait sous
ses yeux une céramique ancienne, une sorte de puzzle auquel, grâce à
quelques morceaux récupérés çà et là, on donne une forme en tentant de
retrouver ou d’inventer l’anecdote qui la sous tend. À certains moments
on surprend Gombrowicz en train d’enfoncer de force, en tapant, en
pestant comme un enfant, une pièce de puzzle dans un emplacement qui
n’est pas le sien, qu’est-ce qu’il fait, se dit-on, ça ne marchera pas,
il le sait bien, pourquoi procède-t-il ainsi et il tape, tape, et à
d’autres moments dans un grand rire, le même Gombrowicz balance toutes
les pièces, avec l’air de dire, à vous maintenant, allez-y puisque vous
êtes si forts.
Deux étudiants polonais, Fuchs et le
narrateur, qui se prénomme Witold (quelle coïncidence !), quittent
Varsovie en quête d’un séjour temporaire à la campagne. On ne sait guère
pourquoi ils partent, on ne sait même pas s’ils sont de vrais amis,
d’ailleurs l’auteur s’en fout un peu, il ne tient pas à savoir d’où ils
viennent, d’autant que s’agissant de lui, il sait parfaitement d’où il
vient. Une famille assez caricaturale les prend en pension : Léon
Wojtys, un retraité de la banque, une tête de courge, une tête de gnome dont la calvitie, rehaussée par l’éclat sarcastique d’un binocle, envahissait la table,
sa femme dite Bouboule, bourgeoise grosse et ronde, leur fille Léna,
plutôt séduisante, son mari Lucien plutôt imbécile et une Catherette
parente éloignée jouant ici un rôle de servante.
Voilà pour la distribution.
Pour l’action, on dispose de ce qui suit :
Le premier élément déclencheur est un
moineau pendu à un fil de fer, à proximité de la maison des Wojtys, le
deuxième élément est la bouche comme trop fendue d’un côté de
Catherette puis, au fur et à mesure du récit, d’autres éléments
s’ajoutent à la manière d’indices dans un roman policier, Gombrowicz
s’attachant à corser la difficulté : la main de Léna, un cendrier, une
théière, un chat, bref n’importe quoi, allez donc faire un roman avec
ça, dit Gombrowicz en rigolant et s’enfermant dans son piège, eh bien !
justement c’est ce qui m’amuse, je parsème mon récit de fragments
normaux ou insolites et tente de les relier entre eux, moi Witold, je
vais essayer de tirer quelque chose de ça, et peu importe si cela tient
avec des bouts de ficelle, c’est ainsi que s’écrit un roman, peu importe
son accomplissement, d’ailleurs rien n’est accompli dans la vie,
suivez-moi, on verra bien, que risque-t-on après tout ?
Très vite on s’aperçoit que Gombrowicz
n’a aucune intention de mettre fin au chaos, il a plutôt envie d’en
rajouter, d’ailleurs créer n’est-ce pas, sous prétexte d’un ordre,
rajouter du chaos au monde, alors il y va, fonce, se déchaîne, invente
ce qu’il peut trouver de plus loufoque, de plus absurde, cela tient
comme ces machines de Tinguely, construites de bric et de broc, avec ce
qui lui tombait sous la main, qui n’ont aucune utilité, qui font un
certain bruit, sont mues par des mouvements sans but, c’est suffisant
pour faire une œuvre : par exemple, ce pauvre Wojtys qui est un fou pur,
s’exprime parfois, à coups de Tri Li Li ou d’autres fois à coup de " berg " auquel cas ça peut donner ceci :
Il dit alors :
- Berg
Je répondis :
- Berg
- Bemberguement du bemberg dans le berg ! s’écria-t-il, sur quoi je m’écriai :
- Bemberguement du bemberg dans le berg !
Il se calma complètement et l’on
n’entendit plus rien, moi je pensai le moineau Léna le bout de bois Léna
le chat la bouche le miel la lèvre déviée le mur la motte la raie le
doigt Lucien les buissons il pend ils pendent la bouche Léna ici là-bas
la théière le chat la clôture le bout de bois la route Lucien le prêtre
le mur le chat le bout de bois le moineau le chat Lucien il pend le bout
de bois il pend le moineau il pend Lucien le chat je vais pendre.
Voilà, qu’est-ce que je disais, ça
secoue non ? Quelques morceaux de bravoure sont jetés ça et là :
Bouboule tape à coups sourds sur une souche, Witold étrangle un chat par
hasard, Lucien se pend, tout ceci forme un joyeux bordel dont il ne
sortira rien et d’ailleurs à quoi bon ordonner le chaos, ordonnons-nous
dans la vie tout ce qui nous est extérieur, relions-nous un sourire à je
ne sais pas moi, une paire de pantoufles par exemple, ou une poêle à
frire, ou un bidet, ou un type qui tombe d’un vélo, ou une musique
sortant d’une fenêtre, cela existe ensemble mais cela ne forme pas
nécessairement une histoire, ordonner ces événements ôterait de
l'inattendu au monde, et le roman est du pur inattendu, l’ordre nous
consume, le chaos nous met en mouvement.
Gombrowicz avec un matériau disparate
essaie de construire quelque chose, puis le déconstruit, puis construit
autre chose, et par son génie, ce constructivisme absurde finit par
faire un roman.
La leçon de Cosmos ? Il n’y a
pas de leçon, Gombrowicz s’amuse, certaines scènes sont désopilantes, il
procède par accumulations ou juxtapositions, et son style possède
quelques ressemblances avec la manière de Thomas Bernhard, autre grand
amuseur loufoque.
À la fin on pense, mais que voulait-il
dire ? Trop tard, lui, Witold, alors que l’on en est encore à se poser
des questions est déjà retourné à Varsovie, chez son père. Aujourd’hui à déjeuner, on a mangé de la poule au riz. C’est la dernière phrase du roman. Vous voyez bien qu’il s’en fout.
Désormais j’ai très envie de lire Ferdydurke, considéré comme son livre majeur, car cette ahurissement-là, seule la littérature le permet et Gombrowicz est un grand maître de l’art ahurissant.
Décor: Jean ARP
mercredi 16 janvier 2013
PIPI DANS LES FLEURS BLANCHES
SOLEIL COUCHANT
Mère poussa un faible cri. Elle prenait sa soupe dans la salle à manger.
Je pensai que quelque chose de désagréable était tombé dans son assiette.
- Un cheveu ? demandai-je.
- Non.
D’où vient que lisant cet incipit,
j’ai eu la révélation immédiate que j’étais en train d’ouvrir un
formidable livre ? Le style ? La modestie du propos ? La dérision ? D’où
provient cette différence, tenant parfois à l’épaisseur d’un simple
cheveu, justement, qui fait passer un texte de l’inconsistance au chef
d’œuvre ? C’est la question que pose la littérature et que l’on ne
résoudra jamais, en tout cas moi, sous mon chapeau de paille, je ne veux
pas y répondre, me tenant comme un pécheur à la ligne, assis à l’ombre,
les yeux fixés sur son bouchon, dans l’expectative d’une rencontre. Le
plaisir de lire c’est d’attendre au bord de l’eau.
Un peu plus loin :
Nichée dans les fleurs blanches, elle m’appela en lançant un petit rire :
- Kazuko ! Devine ce que Mère est en train de faire.
- Elle cueille des fleurs.
Elle dit à mi-voix en riant :
- Pipi !
Ici, en revanche, plus de doute, je
suis sûr, à titre personnel, que je vais lire une grande chose. Pour la
raison principale que je suis très aguiché dès qu’une femme s’accroupit
et fait pipi dans la nature (tant dans un livre que dans la vie (écrire
c’est avouer)), c’est une vision intime qui me comble de désir,
satisfait mes pulsions, me soulage, bref me remplit d’allégresse et fait
flotter au vent mon uroflamme (d’accord, c’est un peu limite !) et pour
la raison annexe, que le titre, Soleil couchant, et le sous-titre, Crépuscule de l’aristocratie,
tous deux d’une insolente nostalgie, me plongent dans une attente
vespérale pleine de mystère, au sein d’une pré-obscurité agissante qui
stimulent cette passion qui m’habite de préférer ce qui finit à ce qui
commence.
À la fin de ma lecture, découvrant sur
la quatrième de couverture (qu’il faut lire, comme les préfaces,
c’est-à-dire, au tout dernier moment, avant de reposer le livre sur le
rayonnage de sa bibliothèque) de cet ouvrage paru chez Gallimard en
1961, que l’expression Gens du Soleil couchant, après la parution
du livre d’Osamu Dazaï, fit fortune au Japon où elle désigna les
membres déchus de l’aristocratie, j’ai compris que je n’étais pas le
seul à avoir aimé ce livre, le Japon entier était derrière moi.
Quand Dazaï écrit Soleil couchant, (Shayo)
en 1947, le Japon découvre le doute, il est confronté au déclin de
l’astre impérial et à quelque chose d’inconnu pour lui jusqu’alors : le
sentiment de la défaite. Nous, nations européennes, sommes rompus à la
notion de défaite, elle nous a façonné au long des siècles, elle a tanné
notre cuir historique, nous a appris que les civilisations sont des
pacotilles que bottes et bombes rendent, à échéances répétées, friables
et ridicules, qu’elles peuvent nous claquer dans les doigts pour un oui
ou pour un non, nous laissant, la gueule ouverte dans la poussière des
démolitions et le sang des innocents, abasourdis, mais prêts à
recommencer. Le Japon lui, devant le gouffre qui s’ouvre sous ses pieds,
a le sentiment de vaciller, d’éparpiller ses îles, ses presqu’îles, ses
archipels, de les noyer sous la vague et de perdre son âme.
Kazuko et sa mère appartiennent à une
famille de la haute aristocratie ruinée par la guerre, elles ont quitté
leur hôtel particulier de Tokyo pour aller vivre dans un modeste chalet
de montagne, au-dessus de la ville. Le frère de Kazuko, Naoji, que
toutes les deux croient mort au combat, dans une île lointaine du
Pacifique, débarque un jour chez elles, lessivé, drogué, inapte
définitif à la vie civile. On croit toujours que la réussite est
exemplaire, il me semble que la force d’entraînement de l’échec est
souvent plus puissante encore. Kazuko éprouve de la curiosité pour la
dépravation qui fait traîner son frère dans tous les bouges de Tokyo et
qui le cloître ensuite des journées entières, dans sa chambre,
désespéré, vide d’un quelconque projet.
Les forces de ces aristocrates les
abandonnent peu à peu, elles leur permettent tout juste de mépriser et
de se mépriser eux-mêmes, de vivre isolés mais ensemble comme pour mieux
se faire souffrir. Les repères sociaux abolis, ce sont, après eux, les
repères moraux qui craquent. Kazuko dans un vertige de déchéance se
force presque à devenir amoureuse d’un ami de son frère, un romancier
débauché de qui elle veut avoir un enfant.
Soleil couchant
c’est la mésaventure d’une classe sociale qui sombre et s’éteint dans
de farouches splendeurs résiduelles, le dédain de la mort, la
fréquentation maladive du malheur, la distance avec les autres, en se
faisant hara-kiri sans aucune intention héroïque, par pur désespoir
d’exister. Oui, je sais, ce n’est pas drôle !
Kazuko ne cesse d’être visitée par ce leitmotiv : " L’homme est fait pour l’amour et la révolution ".
Pure imagination ! Quel ressort lui reste-t-il pour aimer ou se
révolter ? Quelle énergie pourrait encore posséder cette famille, sauf
celle de se torturer soi-même ?
Il existe sans doute dans
l’aristocratie, c’est peut-être le propos de Dazaï (mais il ne veut rien
prouver, il note simplement, il se regarde vivre, ou plutôt, il écrit
sa mort, Soleil couchant est écrit par un mort à l’intention des
morts, oui c’est le premier livre pour lequel j’ai le sentiment qu’il
devrait être lu par des morts, c’est stupide mais c’est ainsi), une
forme de rejet social qui pousse à être différent, toujours différent de
la majorité.
Kazuko lit l’Introduction à l’Economie politique
de Rosa Luxembourg, sa mère venère Hugo, Dumas, Musset, etc, ces
aristocrates nippons sont imprégnés de culture occidentale et, à de
nombreux moments, cette imbrication d’une culture ancestrale japonaise
et d’une influence occidentale m’a fait penser à Tanizaki, autre
écrivain nippon époustouflant, comme si la tradition permettait, au
fond, dans cette course déchaînée au progrès, de sauvegarder des valeurs
pérennes mais ce qui est désillusion chez Tanizaki est désespoir chez
Dazaï. Ce choix de Rosa Luxembourg, c’est-à-dire l’espoir d’un monde
autre, la constitution d’un nouvel horizon, la perspective d’une
possibilité de futur, pourrait empêcher le dévalement vital de Kazuko,
il semble que ça le favorise. Je ne saurais en dire plus car je ne veux
pas sous estimer Rosa Luxembourg, je ne l’ai jamais lue, mais je crois
pouvoir affirmer que c’est sans doute le dernier auteur que je lirai,
tant qu’il en existera d’autres, comme Dazaï par exemple.
Pourquoi éprouvé-je cette fascination à la lecture de Soleil couchant ?
Serais-je sensible à l’orgueil blessé des vaincus (eux au moins portent
la douleur et la punition du sang versé) plus qu’à la stupide vanité ou
au bon droit des vainqueurs ?
Naoji, qui ne se résigne pas à vivre,
se décide à mourir, refaire le Japon, oui, peut-être, mais sans lui, ça
ne l’intéresse pas, il préfère la compagnie des fantômes, et le refuge
des temps anciens, même si sa famille, son histoire ne le concernent
guère, il laisse une lettre à sa sœur, comme un adieu, elle finit par
ces mots :
Je n’ai aucun motif d’espérance. Au revoir.
…..
La nuit s’achève, le ciel s’éclaire. je t’ai fait souffrir longtemps.
Au revoir. Mon ébriété d’hier soir est entièrement finie. Je mourrai sobre.
Ici, le précèdent propriétaire du
livre, sans doute spécialiste comme moi de l’ivresse, a barré le mot
" sobre " et l’a remplacé par le mot " à jeun ", il a raison, la
sobriété est un état plutôt permanent qui s’applique mal au cas d’un
arrêt d’alcoolisation d’un jour (je sais ce que je dis !), le traducteur
a eu une faiblesse passagère, tiens, je me rends compte qu’il y a deux
traducteurs, Hélène de Sarbois et G. Renondeau, à qui il faut rendre
hommage, ils n’ont hoqueté que sur l’ivresse.
Une fois encore, au revoir.
Kazuko.
Je suis un aristocrate.
Osamu Dazaï, dans son puissant constat
de l’impossibilité d’une vie acceptable, est mort comme ses héros,
d’une manière folle, avec l’élégance, dans la déchéance, d’un prince à la tour abolie.
Bon ! Comme moraliste on fait mieux, mais comme écrivain, peu sont de sa race.
Peu de temps après ce livre on trouva
son cadavre dans un barrage. C’était en 1948. Il avait trente-neuf ans.
Lui aussi était un aristocrate.
Il a suffi des quelques pages de Soleil Couchant pour connaître l’intensité de son désespoir et la splendeur de sa littérature.
DECOR:
HOKUSAÏ KATSUSHIKA (1760-1849)
dimanche 6 janvier 2013
|
|
|
mardi 1 janvier 2013
SAUVER LA LUNE
LE JOURNAL D’UN FOU
Gogol c’est de la cosmoslittérature,
c’est-à-dire une chose dont la seule contrainte est d’utiliser des mots,
de les ordonner et pour le reste de planer haut, très haut avec cette
sorte de vol amusé de libellule, une chose qui peut faire un bruit
d’aile ou reproduit parfois le choc de l’aplatissement d’un bourdon sur
une vitre, une chose inattendue comme le nez d’un grand vin, complexe et
persistant. Lire Gogol c’est respirer un grand cru. Le Journal d’un Fou
est un espace de temps prélevé sur le temps de vie d’Auxence Ivanovitch
et la question que se pose aussitôt un lecteur en refermant la
nouvelle, comme si une sorte de parenté s’était instaurée, car cet
imaginaire-là est profondément sensible, est : Mon Dieu ! cet Auxence,
qui était-il avant, que va-t-il advenir de lui après ?
Issu des Nouvelles pétersbourgeoises, qui comprend aussi La perspective Nevski, Le nez, La calèche, Le manteau, Le journal d’un fou
comme les autres nouvelles du récit, exprime à la perfection la
fantaisie et le délire littéraire de Gogol et sa nouveauté dans une
Russie de 1835, qui ne s’amuse pas, elle, soumise à un despotisme féroce
lequel avalait de travers la liberté de Gogol et sabrait à tire-larigot
des passages entiers de ses œuvres.
Le vieux fou, du Journal d’un vieux fou de Tanizaki, qui m’a fait repenser au Journal d’un Fou
de Gogol était surtout fou des pieds de sa bru qu’il rêvait de sucer
(les pieds), le fou de Gogol, quant à lui, parle au chien de la fille de
son directeur et devient insane de la tête aux pieds.
Auxence, une quarantaine d’années, est
un employé de trente sixième zone d’un ministère à Saint Pétersbourg ;
depuis Pierre le grand, le fonctionnariat en Russie est organisé, comme
l’armée, selon une hiérarchie divisée en grades, Auxence doit être
royalement l’équivalent de caporal, il taille des plumes (pour écrire) à
l’intention de son directeur, c’est sa principale tâche, et le soir ou
le matin, on n’en sait rien, il rédige son journal. Le 3 octobre d’une
année indéfinie, c’est le début du journal, il se rend à son ministère
et s’y fait sermonner, il est en retard, il n’en fout pas une rame, sur
le trajet, ce jour-là, au milieu de la perspective Nevski, sont
descendus devant lui d’une calèche, Sophie, la fille de son directeur,
et son chien Medji qui, sous le nez d’Auxence, a été interpellé par le
chien de passantes et s’est mis à parler avec lui, rien de si étrange, a
pensé Auxence, un poisson en Angleterre serait, paraît-il, sorti de
l’eau pour dire bonjour à la cantonade. J’ai lu aussi dans les journaux que deux vaches étaient entrées dans une boutique pour acheter une livre de thé.
Donc tout va bien, sauf pour le lecteur qui comprend qu’Auxence est en
train de couper ses principales lignes de communication avec la raison.
Le fou de Gogol met plusieurs longueurs d’avance au vieux fou de
Tanizaki. C’est parti : le 6 novembre son chef de section lui crie à la
figure qu’il n’est qu’un zéro, rien de plus. Le 9 novembre, plus
personne ne s’aperçoit de sa présence dans son bureau, le 11, il
s’installe dans le cabinet du directeur : j’ai taillé pour lui vingt-trois plumes, le 13 novembre, il lit des textes rédigés par un chien, cette lettre est écrite très correctement, note-t-il, la ponctuation et les accents sont toujours à leur place.
Le 3 décembre, il pense qu’il est comte ou général, que rien ne
s’oppose donc à ce qu’il épouse Sophie, le 5 il se préoccupe de ce qui
se passe en Espagne où le trône est vacant, à cause des débuts du
carlisme, le 8 décembre, il jette deux assiettes sur le plancher et
réfléchit toujours aux affaires d’Espagne, le lecteur comprend qu’il n’y
a pas que des assiettes cassées, la mesure semble comble.
La date qui vient après est An 2000, 43ème jour d’avril,
ça y est il a levé l’ancre, Auxence navigue dans une soupe irréelle où
le temps, l’espace et les événement extérieurs sont mixés, il est devenu
roi d’Espagne. Tout s’accélère. Il se rend au ministère, on lui fait
parapher des papiers pour le foutre dehors, il signe Ferdinand VIII.
C’est l’effondrement, il note à la suite de l’an 2000 : Pas de date. Ce jour-là était sans date, c’est justement le jour où il croise le tsar sur la perspective Nevski, mais il ne se présente pas comme roi d’Espagne : Ce qui m’arrête, c’est que je n’ai pas encore le costume national espagnol. Puis on le retrouve à Madrid le 30 février. Au Conseil d’Etat où ne siègent que des gens très intelligents, il proclame : Messieurs, sauvons la lune, car la terre veut s’asseoir dessus. Le chancelier entre, tous les conseillers s’enfuient, enfin tous ceux qui n’ont pas grimpé aux murs pour attraper la lune, lui, en revanche, se prend un coup de bâton. Mais le chancelier, à ma stupéfaction, m’a donné un coup de bâton et m’a reconduit de force dans ma chambre. Il confond l’étiquette de la cour d’Espagne avec le règlement intérieur de l’asile.
C’est un grand n’importe quoi
finissant à une date indéchiffrable par un appel à sa mère du fond de sa
cellule, il n’y a plus qu’une mère pour le sortir de là, et par ce
mot : Hé, savez-vous que le dey d’Alger a une verrue juste en dessous du nez ?
J’entends souvent cette réflexion qui m’exaspère, d’écrivains, de mauvais écrivains plutôt : " ce livre est une thérapie, il fallait que je l’écrive ", sale
coup pour la littérature cette idée qu’elle puisse soigner, dans le cas
d’Auxence Ivanovitch, elle le flingue, je suis plutôt content de
proclamer avec Gogol que l’écriture ne sert à rien et que souvent elle
rend fou, allez, couché ! non, ce n’est rien, c’est mon chien qui me
parle.
Kafka devait être jaloux de Gogol.
Quand on demandait à celui-ci quelles
étaient ses intentions en écrivant ce genre de nouvelles, il répondait
qu’il n’en avait aucune, qu’il s’amusait, sans direction, ni projet
préalable, que c’était ça la littérature, mais moi je sais bien qu’il
voulait sauver la lune.
Bon sang ! Je vais me remettre aux Ames mortes.
DECOR: Alexej Jawlensky (1864-1941)
Inscription à :
Commentaires (Atom)